A la base, j’étais partie chercher les traces de la guillotine place de la Concorde. Si, si, je vous jure, on peut encore distinguer les quatre socles qui servaient de fondation à la redoutable machine pour dégonfler l’orgueil humain. D’ailleurs, si vous alliez vers l’hôtel de Crillon – on ne sait jamais, une idée de fou, de guedin comme dirait mon ami Gilles – et que vous vous arrêtiez à l’angle du prestigieux établissement, en levant les yeux, vous verriez une curieux panneau où est écrit : Place Louis XVI.

En fait, c’est Louis XVIII, petit frère de Louis XVI et roi de France de 1814 à 1824 qui eut l’idée de faire de la place de la Concorde un endroit rendant hommage à son grand frère, réputé pour ne plus avoir sa tête sur les épaules. Il devait y avoir statue du martyr et un saule pleureur. Le projet fut assez rapidement abandonné mais il reste toujours cette insolite plaque de pierre.
En remontant vers la gare Saint Lazare, j’entends des chants et des tambours. Une agitation naît. Je vois des policiers en civil faire place nette devant moi, semblant m’ignorer. Des manifestants s’arrêtent, presqu’à me toucher. Le premier rang s’agenouille, les mains se joignent et un cordon de sécurité est ainsi formé.
Je sors mon fidèle G10 de ma poche. Personne ne semble me voir et pourtant, tout le monde pose devant mon objectif. Ce sont des sans-papiers qui demandent – en chantant – leur régularisation.
Bien sûr, il y a des photographes qui shootent le rassemblement. Mais chose curieuse, chance du débutant, je suis le premier qui est à un mètre, tout au plus, des manifestants. Alors, quand cet homme surgit devant moi, brandissant que nos amours sont plus forts que vos haines, je le photographie. En pensant in petto que les amours sont plus fortEs que les haines… Mais le regard est si déterminé que je n’ose pas lui signaler cette petite faute d’oubli. Il est évident que ce singulier personnage pose pour moi. Quand un photographe pro arrive pour avoir un cliché, l’homme se lève et va rejoindre la petite camionnette bleue, en tête du cortège, où sont rassemblés les chanteurs.


Un signal est donné, la grande troupe prend la direction de la place de la Madeleine. Sans trop savoir pourquoi, me voilà embarqué dans ce flot – coloré, voire noir de monde, vous me suivez ? – de gens. Je continue de photographier. Ils ne font pas attention à moi. Même si un jeune homme voile son visage en voyant mon appareil – musulman probablement – personne ne m’embête. Le plus amusant, c’est que je me trimbale un sac de livres aussi lourds que la poitrine d’une bonne normande dans une main et que je photographie de l’autre.

Je suis ce petit monde une centaine de mètres. Un imposant cordon de gendarmes se déroule sur le côté, barrant la rue Auber. Même les policiers se laissent photographier.
Je ralentis mon pas. J’ai assez de photos. Je n’irai pas plus loin. Pas avec eux, du moins. J’emprunte la direction des galeries Lafayette. C’est période de soldes, les gens ne font absolument pas attention à ce qui se passe. Ils s’engouffrent dans le grand magasin, motivés à acheter un beau vêtement.
En arrivant dans le hall des galeries, blindé de monde, j’ai un sursaut. Devant moi, un vagabond fume une cigarette. Il a des sacs en plastiques à ses pieds, une pauvre écharpe blanche couvre un bonnet blanc protégeant ses longs cheveux sales. Ce qui marque mon attention, c’est son blouson. Un team Lagaf’.
Pendant la période du BigDil, Vincent avait offert à toute l’équipe un blouson de ce genre. Sur chacun d’entre eux, le nom de la personne à qui il était destiné. Moi, c’était Bill. Je n’ai pas eu le temps de lire le nom. L’homme se retourne brusquement et s’en va. J’ai à peine le temps de le photographier. Quand même, voir ce blouson dix ans après l’avoir reçu, sur le dos d’un pauvre clodo…
Comme quoi, on a été, on est mais on ne sait jamais ce qu’on sera.
I love you. All of you.
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