La première fois que j’ai croisé monsieur Bob, je n’étais pas plus haut que trois pommes assises à genoux. Je devais avoir dans les sept piges et en même temps que je le rencontrais, je découvrais Sainte-Maxime, la mer Méditerranée et l’hôtel Montfleuri.
Entre lui et moi, le courant est vite passé. Je n’avais pas mis dix minutes à faire ma première connerie dans le parking de l’hôtel – repeindre des bidons en rouge avec sa peinture – qu’il me courait déjà après. Robert est devenu mon grand-père par hasard, conséquence réconfortante d’une vie capricieuse. Et ce fut un rôle dans lequel il excella.
Monsieur Bob – grand chrétien devant l’Eternel – aimait aller à Saint-Eustache, pour la grande messe du dimanche, appréciant les improvisations de Jean Guillou aux Grandes Orgues de l’église. Il n’était pas particulièrement fan de musique contemporaine – Olivier Messian en tête – et raffolait de Bach. Quand les petits chanteurs du Marais, dont je faisais partie, chantaient Mozart – toujours à Saint Eustache – monsieur Bob était assez fier de me voir chanter en soliste, même s’il ne me l’avoua que de nombreuses années plus tard.
Gamin, je passais mes vacances d’été à Sainte-Maxime à l’hôtel de mes grands-parents.
Ah… Cet hôtel…
Je venais d’avoir vingt ans quand j’ai ramené dans sa chambre, la grande – mais alors très grande – Nathalie, fille de bons clients de l’hôtel.
Ayant fait mes premières armes avec les femmes de chambre – exemple que suivra mon jeune frère – il me sembla logique de continuer avec les clientes de mon âge, sûr de ma séduction, insolence de cette jeunesse qui tend à disparaître. Une fois nus dans le lit, mes mains caressant ce grand corps – mais combien mesurait-elle ? Deux mètres, trois ? – la belle enfant commença à exprimer par des cris son bonheur de sentir mes douces et vertigineuses caresses. Quand je vous dis cris, je suis en dessous de la vérité. Aussi, quand naturellement poussé par le désir, je présentais mon hommage viril à ce corps lascif et demandeur, les hurlements que Nathalie poussa me firent d’abord plaisir avant de finalement, m’effrayer. Bref, quelques heures plus tard – je vous l’ai dit, je n’avais pas vingt ans – je souhaitais le bonsoir à Nathalie en ouvrant sa porte.
Surprise.
Monsieur Bob est devant moi, le regard étonné derrière ses éternelles grandes lunettes.
“- Que fais-tu là ? Me demande-t-il.
- Je ramenais une cliente, je balbutie.”
Là, je ne suis pas très fier. Mes grands parents avaient la chambre 11 et Nathalie la 21, soit celle juste au dessus. Je déduisis que les cris de joie de ma partenaire avaient du réveiller sinon toute la ville, du moins, tout l’hôtel.
“- Viens avec moi, dépêche toi ! Enchaîna mon grand-pèren grimpant les escaliers quatre à quatre.”
Trop heureux d’éviter une engueulade, je lui emboitais la pas, courant à mon tour. Entre deux foulées, je lançais :
“- Papi, où on va ?
- Il y a un cambrioleur dans l’hôtel, m’informa monsieur Bob.
- Comment ça ? Je demandais, intrigué et pas franchement rassuré.
- Quelqu’un a poussé des hurlements, quelqu’un est en danger…”
Je ralentis la cadence, arrêtant Robert, ma main sur son épaule.
“- Ce n’est pas un cambrioleur, papi.”
J’avouais piteusement ma nuit de plaisir. Robert me dévisagea sans rien dire.
“- Va te coucher, nous en reparlerons demain matin.” Lâcha-t-il finalement.
Il ne m’en reparla jamais. Mais son regard changea. Je n’étais plus ce sale gosse qui repeignait ses bidons en rouge. Quand, bien plus tard, nous avons tous les deux évoqué cette fameuse nuit, monsieur Bob confessera : “- J’ai cru qu’on tuait quelqu’un.”
Mon grand-père adorait s’enfermer dans la lingerie de l’hôtel à y repasser soigneusement ses draps en écoutant du Bach. Et quand j’écoute Jésus, que ma joie demeure, je ne peux m’empêcher de sourire, l’odeur de la vapeur et cette sensation de suffoquer – nous étions en plein été – envahissant doucement les limbes de ma mémoire. Douces années de notre enfance, avec en toile de fond, le regard de nos grands-parents veillant sur nous, sans trop poser de questions.
Au bout d’une vie bien remplie et longue de presqu’un siècle, monsieur Bob s’est éteint. Avec lui se tourne définitivement la dernière page de mon enfance. Lundi, je vais aller lui dire au revoir à Grenoble. Régis, Isabelle et maintenant, monsieur Bob : c’est voir Grenoble et mourir.
Pourquoi monsieur Bob ? Ma tante surnommait papi – tout le monde l’appelait ainsi – Bob. J’ai juste rajouté le monsieur devant parce que ça lui va bien. C’est tout.
Plus de grand-parents, quatre enfants dont un majeur, ca se rapproche. Autant ne rien dire, rester souriant et ne rien montrer.
C’est ce qu’il aurait fait.
I love you. All of you.
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