Ce matin, en sortant de la banque, j'ai décidé de montrer à mon fidèle Tornado la rue Fontaine. Pour les pauvres hères que vous êtes - exceptée ma très chère et tendre mère- la rue Fontaine est une étape importante dans ma vie d'artiste. Pendant huit ans, j'y ai travaillé tous les soirs.
C'était l'époque du Carré Blanc.
Ah, la belle aventure... Arthur n'avait pas quatre ans, Nicolas ne dépassait le rebord de la baignoire. Je vivais encore avec leur mère. Dany Boon faisait de notre petite scène la sienne et chantait : "je vais bien, tout va bien...". Jean Dujardin n'était pas encore arrivé chez nous et Bruno Salomone venait juste de pointer sa fraise à la porter. Arnaud Gidouin passait au Carré ses premiers castings. Il y avait du monde, hein ?
L'endroit est fermé depuis des lustres. Il faudrait peut-être songer à en informer City Vox qui parle toujours du Carré ici.
Tous les soirs, vous disais-je, j'ai arpenté cette rue dans tous les sens. J'y connaissais tout le monde. A deux heures du matin, quand j'avais fini mes spectacles, je devenais un des rois de la nuit, allant de bar en bar, saluant des louches sales, embrassant des filles que je ne connaissais pas. Je refaisais le monde à coup de tournées générales. C'est ainsi que j'ai rencontré Philippe Khorsand.
Bref, le Carré Blanc, dans mes souvenirs, c'était ça :
Aujourd'hui, c'est devenu ceci :
C'est triste. L'endroit qui a découvert tant de talents ( Dujardin, Salomone, Denis Maréchal, Eric Collado, Eric et Ramzy, et j'en oublie... Même Elsa y a chanté, c'est dire...) est fermé, flottant dans la brume de nos souvenirs. Un peu comme le golf Drouot.
J'ai laissé Tornado se reposer et j'ai descendu la rue Fontaine. A ce carrefour, rue de Douai, rue de Mansart et rue de Fontaine, s'érigent des endroits dont on a beaucoup parlés pendant ces années 90. Figés par l'heure matinale, peu habitués à être photographiés de jour, les façades sont endormies.
J'étais souvent flanqué au Moloko. Ouvert par Serge Kruger, un des papes de la nuit des années 80, il fut un endroit incontournable On y trouvait de tout : stars, alcoliques, truands et poulets. C'était Pigalle. Jidé, le directeur, m'accueillait derrière l'imposant bar et on se régalait de whisky-cocas. Voilà comment j'ai du prendre mes vingt kilos si difficilement perdus. Un soir, nous avons vu se profiler dans l'entrée un porte-flingue, puis deux , puis trois et quatre. Presqu'une armée. Un tout petit bonhomme fermait ce drôle de défilé : Tom Cruise. Oui, mesdames, le scientologue, la star, le nain : l'unique !
Evidemment, personne ne m'a cru quand j'ai narré, avec moults détails et exagérations dont j'ai le secret, l'anecdote.
En face, il y avait le Dépanneur. C'est peut-être ce bar qui a fait bouger ce quartier dans le bon sens. Ce dernier n'était alors que constitué de bars à putes et restaurants de voyous. Un peu la terre promise de notre Président actuel.
La Locomotive s'est montée, entraînant avec elle une naissance de bars branchés. Dont le Dépanneur. J'y allais de temps en temps pour prendre une tequila boum-boum. Une jolie fille arrivait, des petits verres glissés dans une cartouchière en cuir, nouée autour de la taille de la belle. Elle "dégainait" les verres, les remplissait de tequila. Nous frappions les verres trois fois - boum, boum, donc...- et nous buvions d'un trait. A ce jeu de con, je ne me suis jamais fait avoir. Pour prendre une torpille magistrale, c'était le meilleur moyen.
En sortant du dépanneur, il était normal de manger un petit bout à la Cloche d'Or. Un des endroits nocturnes qui font que Paris est Paris. Les artistes aiment à s'y retrouver, mangeant une viande ou un poisson. Selon la légende, le père de Jeanne Moreau possédait l'endroit. Pour que sa toute jeune fille, alors inconnue au bataillon de nos mythes, puisse manger après les spectacles, il inaugura le service de nuit à la Cloche d'Or. Depuis, le brave homme est mort. Sa fille aussi. Je crois. Mais le service de nuit est toujours de tradition.
Après avoir jeté un rapide coup d'oeil à la boutique de reprographie, anciennement Copy Pro et tenue par Mireille, je remonte vers la rue Duplessis et débouche sur le Cockney Tavern.
Voilà un endroit de débauche. Un pub digne de ce nom. Je me souviens y avoir terminé une cuite avec David Douillet en 1993. Il était fort et déjà champion du monde de judo. Le bougre s'en souvient encore. Mais c'est une autre anecdote qui me vient en tête.
Un soir, à l'heure de l'apéritif, j'étais attablé avec le père Cabrel au bar, sirotant un petit kir à la mûre et grignotant de délicieuses parce que minuscules olives noires. Nous parlions de tout et de rien, tranquillement, quand une femme entra avec fracas dans le pub. "- Y a-t-il des hommes ici ? Des vrais ?" Par prudence, et parce que nous connaissons bien le quartier, Cabrel et moi nous taisons.
"- C'est quand même dingue qu'il n'y ait pas de vrais mecs, merde !"
La guerrière nous remarque alors et file dans notre direction. Je jette un oeil rapide aux alentours. Non, nous sommes seuls. La galère sera donc pour nous.
"- Alors, les gars, vous êtes des hommes ?"
Le nez plongé dans nos olives, nous ripostons doucement. C'est vrai, quoi, nous ne la connaissons pas bien, cette dame.
"- Oui, madame, nous sommes des hommes.
- On va voir ça, rétorque-t-elle.
En un geste, elle sort un sein énorme qu'elle nous pointe droit dans la face.
"- Bouffez-moi ça, les enfants, c'est la maison qui régale..."
Je jure sur la tête de mes enfants que c'est vrai. Timidement, nous refusons l'offre qui nous est faite. Elle ne bouge plus, son oeil se ferme à moitié. Elle range son sein - enfin, le truc énorme et flasque qui se fait appeler ainsi...- et jette un dédaigneux " bande de pédés" à notre attention avant de sortir du Cockney.
Je remonte le boulevard jusqu'à la place Blanche. Peut-être apercevrais-je Keren-Ann que j'avais connu au Carré et qui habite toujours dans le neuvième quand elle est sur Paris. Deux flics sont postés. Il y a un pauvre type qui n'a pas joué au tiercé et qui va le toucher dans l'ordre.
Je ne m'attarde pas. Voyager en Nostalgia était agréable mais point trop n'en faut. Beaucoup de belles histoires et de souvenirs remontent à la surface. Je les laisse danser tranquillement à la surface de ma mémoire et les dissipe. Ainsi vont les choses, me dis-je en enfourchant mon fidèle Tornado.
Je terminerais ce (long) article en le dédiant à tous mes amis qui m'honorent de leur amitié depuis le Carré Blanc. Ils se reconnaîtront.
Ah, et pendant que j'y pense, allez sur ce lien, vous y trouverez de vieilles photos du Carré Blanc.
I love you. All of you. And her.
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