Notre-Dame de Paris sonna les trois coups. Le ciel était sombre, chargé de lourds nuages noirs qui s'amoncelaient, inquiétants, au dessus de la capitale. Les cris fusaient, ça et là, de plus en plus fort. Par vagues, par chaque côté.
Au traître ! Au chien !
Massée dehors, en face des murs de la Conciergerie, la foule criait sa haine, le poing tendu et levé. Combien étaient-ils, massés sur le quai, à guetter l'assassin ? Des centaines, des milliers ?
Au traître ! Au chien !
Tellement nombreux, s'inquiéta le capitaine Vorce en contemplant l'incroyable rassemblement humain par les fenêtres de la Conciergerie. Où que son regard se porta, ce n'étaient que visages en colère, hurlant sa colère.
L'officier est grand et mince. Le visage est pourvu de traits fins et réguliers, élégamment mis en valeur par un collier de barbe soigneusement taillé. Le regard est calme, apaisant. François Vorce est un bel homme, et Dieu lui est témoin qu'il plaît volontiers aux dames. On le dit cœur à prendre. On le dit aussi veuf. La vérité est qu'on n'en sait rien. Le capitaine des Gardes Français, la main posée sur l'épée, fixe attentivement la marée grondante.
Avant de sourire.
Il reconnaît le pas lourd et puissant de son second, le sergent Pierre Bouillard. Une force de la nature, à la taille impressionnante et aux bras aussi épais que des cuisses de bœuf. La chevelure est rousse et abondante, ajoutant un aspect sauvage à l'homme.
« - Comment ça va dehors, mon capitaine ?
-Ils veulent le tuer. Et dedans, comment ça se passe ?
-Ils veulent le tuer aussi, soupire Bouillard.
-Tout le monde veut le tuer, donc. »
Au traître ! Au chien !
Du menton, Vorce désigne un couloir sombre, partant dans les sous-sols et dont l'entrée était juste devant les deux militaires.
« -Il est toujours là-dedans ?
-Oui. Ils le questionnent depuis dix heures ce matin. Aux brodequins.
-Parle-t-il au moins ? »
Bouillard haussa les épaules.
« - Qu'est-ce que j'en sais, moi… La cellule est fermée. Il est tout seul avec le greffier, on n'entend rien de ce qui se dit. Mais de ne rien avouer avec tout ce qu'ils lui ont fait, ce n'est pas Dieu possible. S'il a des complices, il le dira. »
Vorce lissa son bouc, songeur.
« - C'est tout de même curieux, mon capitaine.
- Quoi ?
- Cette manière de faire, expliqua Bouillard. D'ordinaire, nous avons le droit d'être dans la cellule, pendant la question.
- Nous ne sommes pas dans une situation ordinaire. »
Les deux hommes se raidirent. Plus bas, dans la direction du sombre couloir, ils entendirent une porte s'ouvrir dans le grincement si caractéristique de gonds mal huilés.
« - Ils ont fini, dit Vorce. Va voir les hommes, qu'ils soient prêts. Promets du vin, nous aurons besoin de courageux. »
Bouillard hocha de la tête, salua et partit vers la grande cour. Vorce emprunta le couloir. Il descendit un petit escalier en colimaçon avant d'arriver dans un nouveau corridor mais cette fois, plus étroit. Arrivé à son extrémité, l'officier tomba sur un étrange petit groupe. Deux hommes en aube noire se déplaçaient silencieusement, une bible à la main, précédant un prisonnier aux mains liées et à la démarche brisée, gémissant sous un sac lui cachant le visage.
« - Ne pouvons-nous attendre ? Demanda respectueusement Vorce, non sans laisser une pointe d'inquiétude percer dans sa voix. Ils sont des milliers à l'attendre pour le déchirer.
-Allons, mon fils, rétorqua un des moines sans relever la tête, cet homme doit être puni, c'est la volonté de Dieu. Nous devons l'emmener place de Grèves.
- Si telle est votre volonté, s'inclina lentement le capitaine.
- Allons-y. »
Ils remontèrent ainsi l'escalier et arrivèrent dans le grand couloir, baigné par la lumière d'un soleil qui transperçait soudain les nuages noirs. Vorce fit signe à ses hommes. Quatre d'entre eux encerclèrent le prisonnier et le conduisirent au milieu d'une patrouille, grandement armée pour l'occasion. Autour de l'homme cagoulé, plusieurs archers placés en ovale dressaient leurs flèches en hauteur. Des soldats, l'épée à la main et le bouclier dans l'autre, entouraient les arcs, empêchant ainsi toute tentative de pénétration de qui que ce soit.
Les moines regardèrent Vorce. Ce dernier examina une dernière fois ses hommes, vérifiant rapidement la bonne mise en œuvre de sa stratégie.
« - Capitaine, il faut y aller. Maintenant. »
Vorce hocha de la tête, dégaina son épée et cria :
« - Mes hommes, à la place de Grèves, avec moi ! »
Les lourdes portes de la conciergerie s'ouvrirent, laissant la clameur de la rue envahir les murs épais de la prison. L'escouade s'ébranla dans un bel ensemble, armes en avant, prisonnier au centre.
Au chien ! Au traître !
Le bruit assourdissant de la foule en colère pénétra l'enceinte. La colonne armée emprunta le quai de Seine et le remonta. Nullement impressionné par ce déploiement de forces, le peuple hurla de plus belle.
Au chien ! Au traître !
Des cailloux commencèrent à percuter les casques et boucliers, tous lancés en direction du prisonnier. D'abord, il y en eut peu. Puis, il en tomba, semblable à de la grêle. La foule vociféra de plus belle, se rapprochant des hommes en arme.
Le capitaine Vorce devina le danger approcher : la foule voulait punir elle-même le prisonnier. Non par souci de justice, mais par besoin de sang. Ce n'étaient plus des êtres humains mais bien des animaux dont la seule nourriture était la haine. Le militaire devait prendre l'initiative.
« - Archers ! Cria-t-il. Une volée de flèches ! »
Comme s'ils n'attendaient que cet ordre, les archers tendirent leurs arcs et lancèrent les flèches vers le ciel. Celles-ci filèrent, sinistres traits noirs, pointes tendues vers les nuages avant de s'arrêter gracieusement et de retomber vers le sol. D'abord étonnée, la foule se tut et observa les projectiles tirés s'élever dans les airs.
Les soldats nous tirent dessus ! A l'abri !
Ils s'éparpillèrent dans des cris, les mains sur le visage, pour se protéger des flèches sifflantes. Quand la volée s'écrasa à terre, les quais étaient déserts. Pas pour longtemps, comprit Vorce. Ils vont se regrouper et revenir, il faudra faire vite.
« - Mes hommes, au pas de charge ! Ordonna-t-il. »
La colonne accéléra le pas, emmenant son prisonnier avec elle. Le bruit de la cadence métallique des armures couvrit presque les cris des gens.
Ils emmènent le chien !
La foule revenait déjà vers eux, menaçante mais toujours effrayée. Vorce devina des bâtons et fourches se glisser dans les rangs serrés de la colère. Le peuple voulait son dû, à tout prix, quitte à provoquer un affrontement.
L'officier leva la main.
« - Mes hommes, halte ! En garde ! »
Les soldats s'immobilisèrent sur le champ. Vorce nota le silence pesant.
« - Flèches aux arcs ! »
Les arcs se dressèrent, une flèche fichée dans leurs cordes bandées. Vorce dégaina lentement sa grande épée et, de la pointe de celle-ci, désigna un homme fort aux traits rougeauds vers qui il avança..
« - Toi ! Pourquoi me barres-tu le chemin ?
- Nous voulons l'assassin ! Nous voulons le punir pour ce qu'il a fait !
- Les Hommes de Dieu l'ont déjà jugé ! En quoi es-tu meilleur qu'eux ? Tu n'as rien à faire, laisse-moi passer ! »
L'homme resta immobile, défiant l'officier avec sauvagerie. Nullement impressionné, Vorce s'adressa à la foule :
« - Ecoutez-moi tous ! Ecoutez-moi bien ! Commença-t-il. J'ai pour ordre d'emmener mon prisonnier à la Place de Grèves et par Dieu, je le ferai ! Ce bandit a été jugé et reconnu coupable pour la chose horrible qu'il a faite ! Le bourreau, et lui seul, exécutera ce vilain ! »
La rage grandissait Vorce. La foule se tut, impressionnée par l'homme et son épée. Celui-ci haussa la voix, pour lui donner plus de puissance et dressa le torse au maximum.
« - Misérables ! Gronda-t-il. Osez m'empêcher de passer et je vous jure que vous sentirez le goût des flèches et des épées de mes hommes ! Nous allons à la Place de Grèves ! Mes soldats sont prêts à se battre ! Moi, je suis prêt à mourir ! M'entendez-vous ? La mort ne me fait pas peur ! »
Bouillard admira son chef. Non, perdre la vie n'effrayait pas François Vorce. C'était même un honneur que de sacrifier son sang pour le Roi. A son tour, le géant roux dégaina lentement son épée.
« - Et vous ? Etes-vous prêts à mourir ? Enchaîna rageusement le beau capitaine. Oui ? Alors, venez danser avec ma belle Chanteuse ! »
Vorce fit tournoyer son épée lentement. L'arme commença une étrange mélodie, mélange de vent et d'acier, qui fit frémir tous ceux qui étaient alentours.
« - Entendez-là chanter ! Qu'un seul ose me barrer la route et ma Chanteuse lui transpercera le ventre ! Sur le sang de mes ancêtres, je jure que je tiendrai parole ! »
Vorce se tut quelques instants avant de regarder le gros rougeaud. L'homme, prudemment, avait reculé de quelques pas.
« - Je te l'ai dit une fois, faut-il que je te le répète ? Laisse-moi passer. »
L'extrémité pointue de Chanteuse arrêta sa sarabande infernale sous le gros nez raviné par le vin rouge et la graisse. L'homme loucha sur l'arme et recula lentement. Quand il eut fait un pas sur le côté, Vorce leva la main et appela ses hommes.
« - En avant ! Pas lent ! »
Doucement, la colonne s'ébranla. Muets mais menaçants, les gens contemplaient les militaires. Personne ne bougea quand apparut le prisonnier cagoulé, entouré par les moines questionneurs. Il marchait péniblement, les jambes tordues par les sévices. Pas une plainte ne s'échappait de ses lèvres. Un enfant, porté sur les épaules de son père, avisa le captif.
« - Voilà le chien ! S'exclama le gamin. »
Comme il entendait ces paroles, le prisonnier s'immobilisa, la tête dressée. Il émit une faible plainte, se voûta et reprit sa marche de forçat.
Plus un cri ne sa faisait entendre. Le ciel était toujours noir, donnant à la scène un aspect cauchemardesque. L'angoisse était palpable. Plus loin, à l'avant de la longue colonne, Vorce perçut le changement d'attitude des gens. Il était évident que plus personne ne toucherait le prisonnier. Mais atteindre la place de Grève ne serait pas chose rapide ni aisée, chacun voulant le voir une dernière fois.
C'est à six heures que la singulière procession arriva place de Grève. Un échafaud avait été dressé ainsi que des tribunes permettant aux nobles familles de voir la fin du misérable. Des princes et des seigneurs attendaient. Autour des échafaudages de bois, la foule. Compacte et nombreuse, silencieuse, attendant la fin promise du plus grand scélérat qu'il leur ait été donné de connaître.
François Vorce s'arrêta devant la plus grande tribune, tournant le dos à l'hôtel de ville. Il s'adressa à un homme fluet, habillé de noir, aux yeux plissés et vifs.
« - Monsieur, je suis le capitaine de la Garde Royale François Vorce, s'inclina-t-il respectueusement. Mes hommes et moi, vous amenons le prisonnier que vous attendiez. »
L'interpellé sourit, remercia Vorce d'un geste de la main et fit signe à quelqu'un que le capitaine ne vit pas. Les tambours retentirent, annonçant le discours du procureur général du roi.
« - Braves gens, Seigneurs et Altesses, nous sommes ici pour punir un très méchant homme, commença-t-il, coupable du plus méchant, plus abominable et plus détestable crime : celui de parricide en la personne du feu roi Henri IV, de très bonne et louable mémoire ! »
Quelques sifflets se firent entendre, la masse populaire gronda. Le magistrat leva les bras pour apaiser la foule et poursuivit :
« - Moi, Etienne Voisin, procureur général du Roi, condamne François Ravaillac, praticien à Angoulême, à faire amende honorable devant la principale porte de l'église de Paris, où il a été mené et conduit en tombereau pour réparation de cet acte odieux.»
Deux soldats enlevèrent la cagoule de Ravaillac. L'assassin cligna des yeux avant de regarder autour de lui. Il avait le visage fin et gracieux, mis en valeur par un nez aquilin et une bouche délicate. Malgré les nombreuses traces de torture qui avaient brisé son corps, le regard brun était encore farouche. La barbe était sale et en désordre. Il ne portait presque pas de vêtements.
« - Curieux que ce bel homme, pensa Vorce, soit un misérable assassin… »
Le procureur observa Ravaillac un court instant avant de reprendre son verdict :
« - Là, toute la nuit durant, nu et en chemise, portant une torche ardente du poids de deux livres, ce misérable a dit et déclaré que malheureusement, il a commis le très méchant et très détestable parricide, et tué le dit seigneur roi de deux coups de couteau dans le corps. François Ravaillac s'en repend et demande pardon à Dieu, au Roi et à la Justice. De là, il a été conduit ici, place de Grève, où un échafaud a été dressé. Il y sera tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes ! »
Des applaudissements et des cris de joie explosèrent tout autour de lui.
Vorce ne quittait pas des yeux Ravaillac dont le comportement était surprenant. Il paraissait réellement surpris de la lecture de son verdict par le procureur général. Au mot tenaille, il eut un hoquet de surprise et de peur. L'officier fronça des sourcils. L'homme connaissait l'issue fatale de son existence. Sa mort serait violente. Ainsi en avait décidé la justice. Alors, pourquoi était-il étonné ? Vorce s'approcha doucement de Ravaillac, la main sur le pommeau de son épée.
« - Sa main droite, y tenant le couteau duquel a commis le dit parricide, continua le procureur général, sera brûlée de feu de soufre. Et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix résine, brûlée de la cire et du soufre fondu ! »
Il y eut des hurlements de joie et des tonnerres d'applaudissements. Le magistrat bougea ses mains, mi apaisant mi content. Le peuple l'adoubait pour son sens de la justice.
Pendant ce temps, avançant toujours vers Ravaillac, Vorce ne quittait pas ce dernier du regard. L'assassin tremblait, son corps brisé secoué par des convulsions. Le regard hébété et la mine horriblement pâle, il semblait ne plus comprendre. Il disait des mots sans logique apparente que Vorce ne pouvait entendre.
« - Ceci fait, son corps sera tiré et démembré à quatre chevaux, ses membres consumés au feu, réduits en cendres jetées au vent. »
Ravaillac hurla avant la foule, le regard fou de terreur.
« - Non ! Cria-t-il. Non ! On m'a trompé ! »
Il tira sur ses chaînes de toutes ses forces, cherchant à s'évader. Réalisant très vite la futilité de son acte, Ravaillac se prostra, son torse secoué par des sanglots. Vorce le releva brutalement, forçant le bandit à écouter la suite du verdict.
Tout n'était que bruits et cris de joie. Même le procureur avait du mal à se faire entendre. Pourtant, Vorce entendit nettement le murmure de Ravaillac à son oreille.
« - On m'a trompé ! On m'a trompé ! »
Devant le regard menaçant de Vorce, il se tut et écouta, résigné, Etienne Voisin.
« - Je déclare tous les biens de François Ravaillac acquis confisqués au Roi. Ordonne que la maison où il a été né soit démolie, celui à qui elle appartient préalablement indemnisé, sans que sur le fonds puisse à l'avenir être fait autre bâtiment ! Dans la quinzaine après la publication du présent arrêt, à son de trompe et cri public, son père et sa mère videront le royaume, avec défense de jamais y revenir, sous peine d'être pendus et étranglés sans autre forme ni figures de procès ! »
Ravaillac eut un gémissement sourd et se voûta.
« - A fait et fait défense à ses frères, sœurs, oncles et autres, porter ci-après le dit nom de Ravaillac, leur enjoint de changer en autre sur les mêmes peines ; et au substitut du procureur général du roi, faire exécuter le présent arrêt, à peine de s'en prendre à lui. Et avant l'exécution du dit Ravaillac, ordonné qu'il sera derechef appliqué à la question pour la révélation de ses complices. »
Il y eut un silence, comme pour mieux savourer la cruauté de la punition, avant qu'une grande liesse ne traverse les rangs des tribunes.
Vive le procureur ! Vive le Roi ! Tuez le chien !
Le procureur du Roi fit un léger signe de tête à Vorce. Aussitôt, lui et Bouillard s'emparèrent de Ravaillac pour le porter sur l'échafaud. Les jambes pendantes, il ne résista pas et se laissa entraîner vers sa mort. L'homme tourna se tête vers Vorce.
« - Je vais mourir, soldat, et de vilaine manière. »
Le capitaine des gardes ne répondit pas, fixant l'horizon, ne voulant pas répondre à celui qui avait tué le Roi. Les clameurs étaient assourdissantes.
« - On m'a bien trompé, dit Ravaillac. On m'a bien trompé quand on m'a voulu persuader que le coup que je ferais serait bien reçu du peuple puisqu'il fournit lui-même les chevaux pour me déchirer ! »
Vorce nota le ton calme, comme résigné. Il scruta Ravaillac de longues secondes. L'assassin restait calme, les yeux fixés au sol. Il n'avait pas l'air de mentir.
« - Que veux-tu dire ? Tu n'es pas tout seul ? Ce n'est pas toi qui as voulu la mort du Roi ? Tu as des complices ? Mais parle ! »
Ravaillac tourna son regard pour le poser sur celui de Vorce. Malgré l'inexorable, l'horreur de son acte et une issue dont il n'ignorait pas qu'elle serait fatale, ses lèvres dessinèrent un petit sourire triste.
« - Trouve la Ros... »
C'est à ce moment que mon réveil a sonné.
Merde.
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